La Loi

par le P. Héret

Les dix articles de la loi énoncent des faits, des définitions.

Le Chef nous dit : "Voilà ce qu'est un scout : homme d'honneur loyal, dévoué, courtois, bon, joyeux, obéissant, pur…". Au garçon de se juger, de juger sa conduite et de voir si elle répond à ce qu'il est.

Or, ceci, c'est l'attitude même du chrétien telle que la définit Saint Thomas d'Aquin. Il nous dit, lui aussi, avant toutes autres choses : "Voici ce que vous êtes : l'image de Dieu ; l'immense vie divine vous est donnée : à vous de vous conduire en conséquence". Si, après cela, il nous expose toute sa loi morale, qui paraît à certains si compliquée, ce n'est certes pas par un souci de réglementation intempestive et arbitraire.

Parler de loi, c'est, en effet, pour beaucoup, évoquer l'idée d'un joug injustifié. Il faut bien un règlement dans une société, l'expérience prouve que c'est nécessaire. On l'accepte donc, mais un peu à contrecœur. Ses articles semblent autant d'entraves à notre liberté, qui nous est si chère. Tout de suite, surtout si l'on est un petit garçon vif et audacieux, on est porté à la détester.

Ce n'est pas cela du tout. La Loi, la Loi sage, n'entrave pas notre liberté. Allons-nous, prétendant mieux faire, allons-nous éteindre la fraîche spontanéité de la jeunesse ? Voici un garçon "tout plein de rire, de luttes, d'appétit, d'audace, de sottise, de bruit, d'observation et d'agitation. Sinon il est anormal". Le but de la Loi est-il de le dénaturer ? Plusieurs le croient. Mais il n'est ni scout, ni thomiste, de concevoir ainsi la Loi. L'homme a reçu du Créateur une intelligence une volonté dont il doit se servir pour se débrouiller dans le monde. Personne ne le fera pour lui ni personne ne se présentera à sa place quand, au dernier jour, le Juge lui demandera ses comptes. Jamais de notre volonté ; il ne s'agit pas de la brider. Mais nous pouvons nous en servir mal, et c'est cela que la Loi veut éviter.

Le vrai progrès humain n'est pas de se soustraire à toute servitude ni de se vanter d’une liberté sans limite, c'est de connaître les lois de la saine action humaine afin de se soumettre à elles, et non pas à d'autres.

Cette obéissance raisonnable est la condition du succès de notre vie. Il y a des règles de la vie humaine comme il y a des règles de tout. Aujourd'hui nous volons dans les airs ; non parce que quelqu'un s'est dit : je vais construire un aéroplane, mais parce qu'il l'a construit selon les règles qui s'appliquent aux vents et aux mouvements des vents qu'il avait connues et observées.

Suivre notre loi, bien loin de s'atteler à un fardeau détestable, c'est se préparer une destinée normale et heureuse, c'est se préparer à penser et à agir librement, comme le pilote qui évolue dans les espaces.

D'autant qu'il faut choisir. Si nous la repoussons, nous n'éviterons pas l'esclavage autrement lourd des vices avec leur long cortège de maux.

Notre premier acte de raison est justement pour ce choix, "pour délibérer de soi-même", pour savoir si c'est dans le sens de Celui qui, nous ayant donné notre vie, peut seul aussi lui procurer son épanouissement complet, ou dans le sens contraire que notre jeune liberté qui, pour la première fois, prend conscience d'elle-même, s'orientera.

Or notre Scout ne se contente pas d'une adhésion nonchalante, comme la plupart de ses petits camarades. Il se donne par un acte bien réfléchi et bien voulu, il se donne sans retour au Bien, à Dieu. Délibérément et avec un esprit de décision qui engage toute sa vie, il reprend lui-même, au jour de sa Promesse, le choix qu'un autre avait fait à sa place au jour de son baptême ; le voici qui promet "sur son honneur de servir de son mieux Dieu et l'Eglise''.

Désormais il comprend qu'il n'est plus un garçon ordinaire. Il est un Scout. Il sait, et la solennité, et la veillée d'armes, et la réception du Corps du Christ qui ont accompagné sa Promesse le lui ont assez dit, il sait qu'il s'est engagé dans un état de grandeur. Il est héritier de l'âme des chevaliers qui suivaient autrefois le roi Louis pour le service du Christ et de l'Eglise.

Or, à ces chevaliers, quels conseils donnait le Théologien royal ? Il ne leur proposait pas, soyez-en sûrs, des recettes, des expédients plus ou moins lénitifs. A ces hommes débordants de force et de fierté, Saint Thomas offrait une magnifique exaltation des énergies humaines. Sa morale n'est pas une morale de préceptes arbitraires, encore moins une morale de prohibitions mesquines ; c'est une morale de vertus.

Voici un passage qui nous permettra de commencer à comprendre sa pensée. Il commente ce texte de Saint Matthieu (Ch. XIX) : "Vous siégerez pour juger les douze tribus d'Israël" et il dit ceci : "L'homme vertueux est le juge de tous les autres hommes. Si vous voulez faire goûter un aliment, vous le présentez à quelqu'un qui a le sens du goût non pas infecté, mais en bon état ; eh bien ! en matière morale, le vertueux c'est celui qui a bon goût, qui peut, par conséquent, juger sainement des actions humaines, et c'est ainsi que les hommes parfaits sont la règle à quoi tous les autres seront comparés."

Un homme vertueux est donc quelqu'un qui agit toujours et en toute chose comme un homme doit agir, qui fait le bien librement, volontairement. Mais cela, c'est un idéal. Nous trouvons en nous tant de penchants au désordre, tant de goûts pour le mal ! Il faut nous rectifier. "A la vérité l'homme a bien une aptitude naturelle à la vertu. Mais pour donner à ce germe son plein épanouissement, il lui faut une certaine éducation, une certaine discipline. Nous voyons, à un autre point de vue, que l'homme a besoin d'industrie pour subvenir à ses nécessités, pour se procurer la nourriture, le vêtement, dont il a bien les éléments dans la nature et pour quoi on lui a donné sa raison et ses mains, mais qu'il ne trouve pas comme les autres animaux à qui la nature a donné des vêtements et des aliments tout faits, et pour ce travail l'homme ne se suffit pas facilement seul. De la même façon a-t-il besoin d'aide pour parvenir à faire son éducation morale. La vertu consiste surtout, en effet, à s'écarter des plaisirs indus à quoi les jeunes gens, plus que personne, sont très portés et il y faut, par conséquent, une forte discipline.

"Or il y a tels enfants qui ont un bon naturel, d'excellentes habitudes ou une grâce divine spéciale et qui d'eux-mêmes vont au bien : à ceux-là il suffit d'une discipline paternelle, par des avis, des conseils. Mais il y en a d'autres qui sont mauvais, que les avis touchent peu. Il est donc nécessaire de les détourner du mal par la crainte et la force, afin qu'au moins ils cessent de faire mal, puis qu'ils laissent la paix aux autres, qu'eux-mêmes en arrivent, par ce régime de contrainte, à faire volontairement ce qu'ils ont commencé à faire contre leur gré et qu'ainsi, finalement, ils deviennent vertueux. Cette discipline, qui oblige par peur des sanctions, c'est la discipline des lois. Les Lois sont nécessaires pour la paix des hommes et leur progrès dans la vertu.

"La loi humaine a donc pour but d'amener les hommes à la vertu, non pas tout d'un coup, mais progressivement. On ne demande pas la même chose aux enfants et aux adultes, aux commençants et aux vertueux. Il y a telles choses qui sont permises aux petits et qui ne sont pas tolérables chez des anciens. "Et puis les conditions des hommes sont diverses. Il arrive que des actes, qui sont vertueux pour vous parce qu'ils vous sont proportionnés et conviennent à votre situation, ne le sont pas du tout pour moi parce qu'ils ne me sont pas adaptés."

Comprenons bien ce but de la Loi : nous amener à la vertu. On va nous demander d'être sincères, loyaux, purs et le reste. Mais nous pourrons l'être, en effet, et accomplir tous les actes que notre loi nous demande sans cependant avoir en nous la sincérité, la loyauté, la pureté. Tout dépend comment, pourquoi nous aurons obéi à notre loi. Avons-nous été sincères, par exemple, par crainte des inconvénients d'une situation fausse, par peur des reproches, parce que nous l'avons promis ? Si vous n'avez été sincère que parce que la Loi vous y oblige, un peu à contrecœur et non par amour de la vérité, alors vous avez, bien en effet, accompli un acte de vertu et vous êtes en règle avec la Loi, mais vous ne l'avez pas accompli vertueusement. Vous n'avez pas répondu à l'attente du législateur qui se proposait, par ce premier article, de former en vous la vertu de véracité et non pas seulement de vous faire dire, malgré vous, des choses vraies.

"Car il est de condition de la vertu que l'homme vertueux agisse spontanément, énergiquement et joyeusement. L'homme sincère dit la vérité sans qu'on ait besoin de l'y contraindre parce que cela lui plaît. Et c'est ce que fait l'amour. Ce que nous faisons avec amour, nous le faisons avec entrain et allégresse. L'amour du bien, voilà donc ce que se propose finalement de susciter la Loi."

Qui aurait en lui-même un tel amour, au fond, n'aurait plus besoin de Loi. Il serait à lui-même sa loi, comme dit Saint Thomas, sa vie serait ainsi orientée, que de lui-même il s'accorderait avec ce que veut la loi et l'on voit comment il pourrait être pour les autres une espèce de règle vivante : "Il y en a qui sont tellement disposés qu'ils font d'eux-mêmes ce que la loi demande. Ils ont à eux-mêmes leur loi. Leur charité, mieux que la loi, les fait pencher pour le bien et agir avec bonne grâce. Ce n'est pas pour de tels hommes qu'on a fait des lois, mais pour ceux qui n'ont pas en eux ce penchant pour le bien (I Tim. I, 9). La loi n'est pas faite pour l'homme juste, mais pour les gens déréglés et désordonnés. Ce n'est pas à dire que les justes ne sont pas soumis à la loi comme certains ont mal compris, mais que les vertueux sont près d'eux-mêmes à accomplir toute justice, même s'il n'y avait pas de loi pour le commander."

Peut-être voit-on comment s'accordent ici la liberté souveraine et la soumission cordiale ? Cela se fait dans l'amour, dont la loi bien comprise n'est que la servante. Une vie humaine concertée d'après ces principes serait comme une belle œuvre d'art lumineuse et émouvante. Une inspiration intérieure l'animerait comme d'un souffle immortel. De même que d'autres sont séduites et emportées par la tentation du mal, de même serait-elle entraînée par la tentation, beaucoup moins connue du Bien. C'est un haut idéal. Mais c'est celui que Saint Thomas proposait aux ancêtres de nos Scouts.

"Celui-là seul aime la vertu qui s'exerce continuellement à bien agir, non pas par crainte d'une peine, ni pour le plaisir de tel ou tel, ni pour un intérêt quelconque, mais uniquement et simplement par amour de Dieu, par honneur; qui travaille sans répit et de tous ses efforts à conquérir les vertus ; qui s'afflige de ne pas sentir qu'il progresse vraiment et qu'il ne fait qu'à moitié ses bonnes actions toujours et partout; qui ne les achève pas comme il le voudrait et comme le demanderait l'organisation divine ; qui félicite sincèrement, sans arrière-pensée, tous ceux qui s'exercent comme lui à la vie vertueuse, qui se réjouit de leurs progrès et de leurs succès; qui fuit comme le poison tout ce qui est un obstacle à la vertu et aux B. A. ; qui n'empêche, ne dissuade personne de faire le bien, mais, au contraire, excite tous ceux qu'il peut par ses leçons, ses conseils, son appui, ses exemples, ses menaces, ses promesses, ses prières, ses désirs, qui prend tous les moyens possibles. Plus il se rend compte qu'il croît dans l'amour des vertus et la haine du mal, plus il peut se dire qu'il approche de la perfection." Saint Thomas enseignait donc ces choses aux Chevaliers de Saint Louis.

Reprenons pour leurs successeurs ses hautes leçons. Nous verrons que chaque article de la Loi demandera d'eux une vertu spéciale qui est du plus pur patrimoine catholique. Et s'il n'y a rien de plus enivrant pour un jeune chrétien que de sentir qu'il grandit, qu'il est engagé dans une vie spirituelle qui l'épanouit de jour en jour, assurément nulle joie plus haute ne saurait être offerte à nos chers enfants que leur propre conquête de ces vertus. Saint Thomas, pour exprimer ce sentiment magnanime de l'homme ainsi en marche vers sa destinée immortelle, l'appelle la félicité. Au terme, ce sera la béatitude.

C'est un tel sentiment, souverainement bienfaisant, puisqu'il ébauche dès ici-bas la vie du ciel, que la Loi scoute, comprise et pratiquée selon la doctrine du Docteur Angélique, peut, j'en suis convaincu, déposer dans l'âme de nos jeunes hommes. Nous allons l'étudier, avec lui pour guide et pour maître, article par article.

Est-il nécessaire de déclarer, auparavant, que la Loi scoute ne se propose point de remplacer la Loi chrétienne, que le Scoutisme n'est pas une religion nouvelle, ni un nouvel Évangile ? Plusieurs ont l'air de le craindre, parmi ceux du dehors, et plusieurs ont l'air de le croire, parmi ceux d'entre nous qui se contentent de demander aux Scouts de s'examiner, le soir, sur la B. A. et leurs manquements à la Loi.

Cette Loi envisage une situation précise : tels jeunes gens à former ; elle se propose pour cela de développer en eux des énergies, des vertus spéciales que nous dirons, mais non pas toutes les énergies, ni toutes les vertus. Certes, le Scoutisme est un état d'âme et c'est toujours, c'est partout que le Scout doit agir en Scout ; mais marcher vers Dieu est aussi un état d'âme et c'est toujours aussi, c'est partout qu'il doit agir en baptisé, avec foi, espérance et charité. Nous ne l'oublions pas, mais nous avons surtout à montrer comment notre préoccupation particulière, notre point de vue spécial s'insère normalement dans la divine ampleur de notre morale catholique.

Nous acceptons, d'ailleurs, les articles de cette loi tels qu'ils nous sont proposés, sans vouloir soutenir qu'ils représentent la formule la meilleure, la plus ordonnée, la plus complète, la plus thomiste. Tels quels, comment, nous, catholiques, allons-nous les utiliser ? Voilà la question.

Les aumôniers présents au Camp National de 1922 ont pensé qu'une telle étude serait utile. Elle rassurerait les catholiques en leur montrant que cette loi, d'origine dissidente, peut pourtant, expliquée par nous, être un instrument singulièrement puissant de rénovation religieuse. Elle fournirait aux aumôniers souvent surmenés et aux jeunes chefs souvent inexpérimentés des principes sûrs et précis pour expliquer la Loi, quitte à les illustrer de récits et de faits concrets, plus à la portée des garçons, et qu'on trouvera aisément ailleurs. Elle nous dispenserait de recourir à des commentaires neutres ou protestants, si superficiels.

Les aumôniers veulent donner à nos admirables Scouts catholiques une riche et forte nourriture spirituelle. C'est de leur désir paternel que ce travail est né.

Que plusieurs eussent mieux convenu que moi pour un tel dessein, c'est ma conviction très certaine. Mais, à Chamarande, l'aumônier de Saint Thomas d'Aquin parut comme un symbole. C'est à la tradition dont il n'est que le témoin qu'est allé l'hommage fraternel de ces prêtres si généreux et si admirablement apostoliques. Ils sont pressés de donner la vérité à leurs enfants comme un pain dont ils sont avides. Plus tard, il faudra que d'autres, plus qualifiés et plus recueillis, reprennent ces pages pour les corriger et les approfondir.

R.P. Réginald HERET, O.P.

La Loi scoute (1922)